Entretien avec Karta Singh

Il y a quelques temps, un groupe de yogis est parti en yatra (pèlerinage) en Inde. Ils ont visité des communautés vivant pleinement ancrées dans l’enseignement que Yogi Bhajan nous a apporté. L’intention était de partager, s’inspirer mutuellement et s’unifier dans l’esprit– au-delà de la culture et de la religion. Voici un entretien avec Karta Singh sur la manière d’appliquer ces enseignements à notre époque afin de vivre des vies authentiques et promouvoir la guérison planétaire


GD: Un yatra est un pèlerinage, un périple motivé par un profond désir de vérité, une vérité que vous ne pouvez trouver dans les livres. Appelons-la la vérité du cœur. Qu’avez-vous espérer trouver ?

Karta: L’impulsion initiale venait des enseignants de l’académie ANS qui avaient attiré mon attention sur la question de la meilleure préservation des enseignements de Yogi Bhajan. Un moyen, évidemment, est de créer des archives qui conservent tout le matériel rassemblé sur une période prolifique de plus de 30 ans d’enseignements. C’est ce que le KRI a mis en place pour réaliser la Librairie des Enseignements (‘Library of Teachings’) qui est en cours de construction. Par ailleurs, je me demandais s’il y avait des exemples vivants dans notre tradition du dharma, Sat Sangat et Gurmukh Yogi. Mon espoir était de trouver de vraies personnes avec qui se relier et apprendre car il n’est pas suffisant de préserver les enseignements, que le niveau du système de documentation soit sophistiqué ou pas. Les enseignements doivent être appliqués à notre époque. Aujourd’hui, les personnes cherchent de réelles perspectives sur la façon de vivre une vie authentique. La manière dont se présente actuellement le Sikh Dharma occidental n’est pas alignée avec l’héritage de Yogi Bhajan. Le Sikh Dharma, comme j’ai pu l’expérimenter, s’est transformé en une autre religion, un ensemble de croyances institutionnalisées qui fonctionne à sec et qui ne présente plus aucun intérêt pour les générations futures. C’est pourquoi nous sommes partis au pays des gurus, à la quête du vrai dharma.  

GD: Qu’entendez-vous par vrai dharma ?

Karta: Le dharma n’a rien à voir avec la religion. Le dharma commence quand nous changeons notre perspective du « Je » vers le « Nous ». A travers le yoga, nous entrons dans un processus de profonde transformation de soi-même. Dans le dharma, nous nous reconnaissons les uns les autres. C’est notre cadre de référence où nous commençons à vivre ce que nous comprenons comme juste, c’est une initiation collective. Nous quittons notre famille et nos origines culturelles afin de construire une nouvelle culture soutenant notre âme et notre destinée. Nous commençons à vivre l’un pour l’autre : comme une vraie communauté, une sat sangat, où nous nous centrons autour du guru qui est l’intelligence inhérente de la création. Vous pouvez penser au dharma comme une vie juste, une vie vertueuse. C’est un art de vivre suivant un plan plus élevé. Nous laissons nos schémas individuels de côté pour servir l’humanité dans son ensemble. Yogi Bhajan a laissé un grand corps d’enseignements qui comprend bien plus que les kriyas et les méditations. Il nous enseigna comment vivre afin de pouvoir exceller – jour après jour. C’est ce qu’il appelle le style de vie yogique. Des choses simples nous aident à créer consciemment de nouvelles habitudes : comment se réveiller, comment se coucher, que manger, pour n’en citer que quelques-unes. Les enseignements nous soutiennent pour cultiver une attitude de conscience à chaque instant et comprendre les conséquences de nos actes. Nous disons, où il y a du dharma il n’y a pas de karma, ce qui signifie que la vie n’est pas tout simplement quelque chose qui nous arrive. Le dharma nous donne des directions et un but. Vous développerez ainsi une idée de comment vous guider et comprendre vos propres attitudes.

GD: Alors, comment avez-vous débuté votre quête ?

Karta: Yogi Bhajan était proche de certaines personnes. Baba Virsa Singh, l’une d’entre elles, était le fondateur de Gobind Sadan – ‘La Maison de Dieu sans Murs’. C’est une grande communauté internationale et interreligieuse au Sud de Delhi qu’il a fondé en 1968. Il est intéressant de savoir que Yogi Bhajan, sa femme et ses trois enfants faisaient partis du groupe de personnes qui ont posé et ancré les fondations. Nous voyons vraiment toute la peine que Yogi Bhajan s’était donnée peu de temps avant son départ pour les États-Unis pour aider à planter de nouvelles graines. Les deux hommes avaient beaucoup de choses en commun. Ils venaient tous les deux du Punjab, près de Lahore, qui est aujourd’hui la seconde ville la plus grande du Pakistan. Alors que la famille de Yogi Bhajan était l’une des plus riches et des plus éduquées de la province, Baba Virsa Singh grandit dans des conditions modestes, sans éducation formelle. Son pouvoir spirituel fut reconnu quand il était enfant. Cherchant une guidance spirituelle à la fin de son adolescence, Baba Siri Chand, le fils aîné et mystique de Guru Nanak du 16e siècle, lui apparut.

Baba Virsa Singh reçu le mantra ‘Ek Ong Kar Sat Nam Siri Wahe Guru’. Il y a donc une ligne de transmission bien définie à laquelle nous sommes reliés et il y a bien plus de choses que nous retrouvons dans notre tradition : réciter le nom, lire le Jaap Sahib, faire de la seva, se lever tôt pour commencer la journée en remerciant dieu et se relier à nous-mêmes.

Cependant, Baba Virsa Singh n’étudia jamais le yoga. Son chemin s’avéra être différent. Il comprit qu’il atteindrait sa destination à travers un travail physique ardu et des mantras. A ce jour, la communauté chante les mantras qu’il a reçus en cultivant les jardins et les terres agricoles qui constituent leur base économique. Ils pratiquent aussi la prière jour et nuit. Un membre de la communauté fut nommé pour garder le havan, un éternel feu sacré et guérissant qui se consume non-stop depuis leur création. Cet homme n’a jamais raté un jour – voilà juste un exemple de la dévotion de ces personnes. Nous sommes bénis d’expérimenter l’impact incroyable de leur pratique spirituelle. La friche stérile qu’ils ont commencé à cultiver il y a 40 ans a été transformée en de luxuriants champs et jardins offrant des rendements dépassant toutes attentes. Bien que la vie et les enseignements des Sikhs gurus soient le modèle de tous les travaux pratiques, Baba Virsa Singh se réfère continuellement aux enseignements intemporels de tous les prophètes. Pour moi, c’était très intéressant de voir différentes manières d’expérimenter le Sikhisme, se trouvant hors du cercle exclusif des Khalsa. Gobind Sadan prouve que le pouvoir de la conscience appliquée peut complétement s’intégrer à la vie quotidienne. La communauté vit le dharma dans des conditions très simples et de manière efficace. En chantant des mantras, en faisant de la seva et bénissant la terre à travers une agriculture consciente, ils ont créé un lieu de miracles et de guérisons.

Le respect pour l’ensemble de la création m’a particulièrement touché. Leurs vies tournent autour des rythmes de la nature. Étant un forestier de profession, c’était comme un retour aux origines. Rester près de Gobind Sadan m’a fait réaliser qu’il est nécessaire de se re-connecter à la terre si nous voulons réussir et créer un futur.

GD: Diriez-vous qu’il y a un lien entre vivre le dharma et une vie simple et naturelle qui respecte les rythmes de la nature ?

Karta: C’est une chose que nous devons absolument considérer. Toutes les communautés visitées pratiquent une forme d’agriculture consciente et prennent vraiment soin de leur environnement. Par exemple, les Nirmalas sont connus pour leur promotion globale d’eau pure. En fait, cela avait commencé par une initiative locale. Quelques années auparavant, ils avaient décidé de nettoyer le lit de la rivière Kali Bein qui était dans un état catastrophique à ce moment-là. Comme l’histoire le dit, Guru Nanak se serait baigné dans cette rivière. C’est aussi l’endroit même où il disparut pour réapparaitre trois jours plus tard, purifié, avec le Mool Mantra sur ces lèvres. L’ensemble de la communauté participa au projet qui était entièrement basé sur la seva. Ils nettoyèrent une immense étendue de terre, méditant et chantant, inspirés par un profond soin pour la nature. Il leur fallut sept ans pour refaire le lit de la rivière afin que l’eau puisse couler de nouveau librement. Aujourd’hui, vous pouvez boire l’eau – ceci est incroyable sachant que la rivière était un vaste réservoir d’eaux usées plus qu’une source naturelle. Une fois le travail finit, les Nirmalas abordèrent les autorités pour purifier l’eau usée afin que la rivière soit nourrit en permanence par de l’eau pure. Actuellement Sant Balbir Singh, leur guide spirituel, voyage à travers le monde pour aider à initier des projets d’eau pure. Il est aussi un conférencier très respecté des Nations Unies et d’autres organisations mondiales, prônant constamment la préservation de l’une de nos ressources les plus précieuses. Les Nirmalas ont donné – et donnent toujours - un exemple impressionnant de la façon dont le dharma peut être un outils – pratique et efficace - dans le nettoyage de notre planète.

GD: On dirait qu’avec une pratique spirituelle dévotionnelle il est littéralement possible de déplacer des montagnes.

Karta: Alors, toutes ces personnes travaillent très dur. La plupart d’entre elles font un travail manuel astreignant de l’aube au crépuscule. Cependant, il y a une différence dans l’attitude. Tout est fait comme une pratique dévotionnelle, comme une méditation dans l’action. Si vous regardez ces personnes, vous les verrez rarement fatiguées, stressées ou épuisées. Bien au contraire : elles se sentent vivifiées et pleine d’énergie. En leur présence, nous pouvons devenir pleinement conscients de notre potentiel d’humain – et de combien nous nous contentons souvent de moins. En effet, Baba Virsa Singh ne cesse de souligner que la seule chose qu’il désire est d’être un meilleur être humain.

A cet égard, les Namdharis, que nous sommes aussi allés voir, vivent pour une vision d’excellence sans précédent. Ils cultivent un niveau de service, de maitrise et de pureté qui est très inspirant et qui, en même temps, est une leçon d’humilité. Par exemple, je n’ai jamais vu une eau si pure et dynamisée. C’est incroyable, en particulier en Inde, où il est difficile de voir le fond d’une rivière, d’un lac ou d’une piscine. Quand nous sommes entrés pour la première fois sur le terrain où ils abritent leur sarovar, un grand réservoir d’eau directement alimenté par l’eau de source, je fus vraiment étonné. Quel cadre serein et quelle expérience sublime de plonger dans cette eau comme première activité matinale. Il y a tellement d’amour dans leur service, c’est au-delà de tout concept que nous puissions comprendre.

Auparavant, j’avais rencontré leur guide spirituel et je me suis toujours rappelé de lui comme quelqu’un que j’allais rencontrer à nouveau. Il était un ami de Yogi Bhajan et était venu il y a de nombreuses années à Blois en France, où Yogi Bhajan enseigna un cours sur la ‘Touche du Maître’. A cette époque, Yogi Bhajan me tenait personnellement responsable pour distribuer de l’eau de source fraiche à Jagjit Singh, qui est son nom, étant donné que c’était la seule eau qu’il utiliserait. Je ne lui en avais pas parlé à ce moment mais je sentis une profonde connexion à travers la tâche que j’avais reçue. A cet endroit, l’eau de source ne coulait pas en abondance. Afin de réaliser ce qu’il m’avait été demandé, je me mis en recherche, qui fut finalement couronnée de succès. La pureté de cette eau a aussi changé ma relation avec l’eau et sa qualité. Je me suis finalement installé au Martinet car la terre fournit de l’eau qui provient directement d’une source. Des années plus tard, grâce au professeur Surinder Singh, avec qui j’avais étudié le Naad, j’ai pu rencontrer des musiciens indiens qui avaient été des élèves de Jagjit Singh. Grâce à eux j’ai appris que Jagjit Singh était un maître accompli du Shabd Guru. Les Namdharis sont connus de part le monde pour leur compétence musicale.


GD: Qu’est ce qui est si spécial à leur sujet ?

Karta: Les Namdharis ont été exclus de toutes les institutions Sikh car ils tenaient en révérence un guru vivant, Sat Guru Jagjit Singh, l’homme que j’avais rencontrée en personne à Blois. J’étais curieux d’en apprendre plus sur leurs pratiques et leur histoire en tant que communauté s’étant établie elle-même en marge du courant dominant du Sikhisme. Même si les fonctionnaires les considéraient comme des parias, ils sont très nombreux et et ont une présence fortement marquée à travers le monde. Ils sont pour la plupart très qualifiés et éduqués, avec parmi eux beaucoup de musiciens à de réputation mondiale. Je me demandais ce qui engendrait tant d’hommes et de femmes si prestigieux qui, tout au long de l’histoire, ont excellé dans de nombreux domaines de la vie. Les Namdharis sont les seuls Sikhs qui résistèrent aux Britanniques. Ils sont connus pour leur attitude de résistance passive – bien avant que Gandhi ne formule et ne fasse de la non-violence un de ses atouts les plus puissants. Beaucoup d’entre eux perdirent la vie durant les attaques britanniques. Ils ont toujours été des combattants de la liberté, défendant fiévreusement des droits égaux pour les hommes et les femmes, promouvant une relation avec les animaux qui les respecte en tant qu’être avec une âme, travaillant sans relâche pour la paix mondiale en se basant sur la vie honnête et la vraie compassion. Aujourd’hui, les Namdharis sont des pionniers incontestés dans le domaine de la préservation de la nature. Ils récoltent littéralement des graines de toutes les plantes imaginables et comptent parmi les plus grands producteurs de semences biologiques à travers le monde. Profondément enracinés dans le dharma, ils ont un impact politique et économique impressionnant. Passer du temps avec ces personnes était vraiment une expérience époustouflante. C’est un exemple d’intégrité humaine qui m’a profondément touché. Nous avons été accueillis d’une manière qu’aucun hôtel de luxe ne vous accueillerait. Une équipe de disciples du monde entier prenait soin de nous, nous faisait nous sentir comme chez nous dès la première minute, nous donnait la nourriture la plus exquises et nous nourrissait avec leur musique divine. Nous avons tous reçu la bénédiction de Satguru Jagjit Singh.

GD: Quel est exactement le rôle du Satguru ?

Karta: Un Satguru vous enseigne la méthode pour vous connecter à votre vérité intérieure, et non au contenu. Grâce à sa présence vivante et à une relation personnelle avec lui, vous trouverez le guru dans votre cœur. Satguru Jagjit Singh travaille principalement avec le Naad qui, par définition, est une science de la réalité. Il vous aide à trouver ce son de la vérité et à résonner dans ce son. Étant tous des musiciens accomplis, les Namdharis font leurs prières et shabads selon le vrai raag. Nous les écoutions pendant des heures. Il y a un parallèle à ce que Yogi Bhajan fit. Il nous donna l’opportunité d’être un enseignant afin de pouvoir être un jour un vrai enseignant.

GD: Il semble que vous ayez trouvé ce pour quoi vous étiez parti. Comment leur exemple peut être éloquent pour nos vies ici en Occident ?

Karta: Ils offrent une vision d’une guérison personnelle et planétaire qui est un prérequis fondamental pour créer un monde durable, pacifique et juste. Pendant des années, il y a eu beaucoup de discussions au sujet de la prise de mesures audacieuses pour sauver notre planète. Il y a eu des conférences, des traités, des pétitions, des accords – et malgré tout il semble que nous continuions sur la voie déjà empruntée. Toute solution sera dépourvue de sens, de substance et de vision aussi longtemps que le sentiment d’unité sera manquant. Ce que la vie de ces personnes montre fortement, c’est que la mesure la plus audacieuse qui puisse être prise est spirituelle par nature ! La conscience appliquée changera nos comportements à l’égard de l’autre. Elle offrira une perspective plus inclusive de tous les piliers de la vie sociale : l’argent, l’emploi et les affaires. Il est maintenant temps de créer une économie où nous partageons vraiment les avantages, une économie qui dépasse la dialectique du capitalisme et du socialisme. Il est temps d’arrêter d’exploiter la terre et de commencer à la bénir avec un travail honnête et une prière sincère.

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